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Jean-Pierre Chabrol, sa vie son oeuvre
Jean-Pierre Chabrol
  "Les Chabroliens" - Association des enfants et amis de Jean-Pierre Chabrol

"Les Chabroliens parlent ..." :

Jean Pierre Chabrol vu par ses gens : ses amis, ses contemporains.

  • Clerguemort, texte de Robert Caracchioli


  • Extraits de l’oeuvre :

  • La "crève du vieux pays"
  • Clerguemort
  • L’arbre de la liberté

    Supports audio-vidéo :

    En cours de construction



  • La "crève du vieux pays" - Soir d’automne



    C’est long de mourir. C’est insupportable, une langueur ! Y aurait de quoi se flinguer un bon coup. Surtout quand il ne s’agit pas que de sa propre mort, quand se mourir soi-même ne suffit plus, quand il faut bien, se mourant, mourir aussi son pays. Crever sa mort dans la mort de sa terre. On ne peut que rester le soir au coin de sa cheminée, quand on en a encore une, à regarder flamber les dernières bougnes des derniers mûriers. Mais il y a pire, mais il est des soirs, des nuits, l’hiver surtout, par des temps à ne pas mettre un assureur dehors, où personne ne passe, où personne ne vient s’accroupir dans l’autre coin, outre-flammes. Alors on se résout à sortir, à chercher un toit, un autre feu, un autre coin, un autre agonisant, un mourant veinard qui voit, lui guilleret, quelqu’un venir mourir avec lui dans la crève du vieux pays.

    Les feuilles mortes ont un tel poids qu’elles font crier le sol. À ne plus passer sous les arbres. Les voitures ont de bons freins. La rue-route du village, l’artère unique, est une immensité de frissonnantes grisailles. À cette heure, en ce lieu, un cri d’enfant paraît déplacé, choquant même, c’est une atteinte aux bonnes mœurs.

    Le vieux Socrate est couché, sans connaissance depuis quatre semaines. Son cousin Platon en est à sa troisième attaque, je l’entends gémir derrière les volets de la fenêtre à gauche de ce cadran solaire qui porte en exergue, sous les heures : « Chacune d’entre elles blesse, la dernière tue ».

    Rivera Manuel Blasco Velasquez Garcia ferme ses contrevents, toussant si péniblement qu’il ne me salue que du menton. Mineur retraité depuis cet été, Rivera est silicosé à 80 %. Nous l’appelons affectueusement : « Crèvera ».

    En somme, je broie du noir, tombé de ma bibliothèque attiédie dans la rue cisaillée par des bises contrariées. Maussade. C’est le temps, c’est la saison. Et puis le boulanger m’a dit que Mme Sirven était bien « fatiguée », ce qui signifie, chez nous, qu’elle est à l’article de la mort. Elle a quatre-vingt-cinq ans. Elle a inventé une sorte de métier qu’elle a exercé tout au long de sa vie.

    Aussi loin que remontent mes souvenirs, je la revois toujours au même endroit, toujours pareille : à l’entrée du grand tournant, quand on quitte le village en direction de la montagne. Très maigre, à peine voûtée, toute vêtue de noir, d’étranges yeux, très clairs, bordés de sang. Je ne l’ai jamais vue jeune, je ne l’ai jamais vue vieillir.

    L’après-midi de ce lundi 5 novembre 1971 tire à sa fin. À l’auberge, il y a le Fossoyeur, le père Louiset, l’Aubergiste et moi. La nuit tombe. Mme Sirven se meurt, et nous parlons.

    Clerguemort - Les Rebelles



    Pour monter jusqu’au mas des siens, le Casquillé, Cherchemidi ne voulut pas passer par le village, naturellement. Il l’évita sans réflexion, instinctivement, par une de ces lois naturelles du savoir-vivre montagnard jamais énoncées, jamais apprises, toujours appliquées sans effort, qui demande qu’on se présente d’abord aux siens avant d’aller se présenter, comme il se doit aussi, mais en deuxième temps seulement, aux différentes familles de son village.

    L’écrivain de Paris emprunta le sentier, au flanc de la rive droite. La pente était rude, le sentier muletier, taillé dans le rocher, irrégulier, caillouteux ; à l’une des vistes, l’un de ces virages abrupts au tranchant d’une arête d’où l’on a toutes les vues (les vistes) possibles, Cherchemidi fit une pause, pour reprendre souffle, pour contempler son village, à ses pieds.

    Clerguemort s’allongeait sur la rive gauche de cette rivière lunatique, du jour au lendemain jaunâtre ou verdâtre, torrentueuse et puis paisible, dévastatrice ou enjôleuse, seulement asservie aux humeurs du Lozère, vieux mont farouche, souverain absolu, pesant de toute sa masse chauve sur le village, trônant là-bas, à main gauche, au bout de la verte et fraîche vallée de Clerguemort.

    Le rocher en corne, au saillant de la pente, sur lequel Cherchemidi s’était assis, sur la rive droite, surplombait la farouche petite rivière d’une trentaine de mètres. Les toits étaient pour la plupart de ces lourdes pierres plates qu’on nommait lauzes en patois, quelques-uns, plus neufs, étaient en tuiles romaines déjà pâlies par les grands soleils. Vus de ce perchoir, tous les toits de Clerguemort semblaient se toucher.

    Le village suivait trois lignes parallèles qui épousaient étroitement le S étiré de la rivière, sur la rive gauche ; la première ligne était une rangée de maisons dont les murs extérieurs trempaient dans l’eau, la deuxième était la rue, chemin vicinal et grand-rue tout à la fois, qu’il fallait connaître pour la deviner, d’ici, à son tracé noir qui séparait la première ligne des maisons de la deuxième, c’était une rue étroite, profonde, fraîche et sonore.

    À l’entrée de Clerguemort, le vieux pont bossu, fait de gros galets ronds, avec, de part et d’autre du sommet, les deux saillies aiguës dans lesquelles on pouvait s’abriter quand se lançait au galop sur les galets de sa pente un coche ou l’attelage de la poste, le bon vieux pont jetait d’un élan l’arche unique et bien ronde sur le grand gouffre dont on ne pouvait même pas deviner le fond.

    À ce bout de Clerguemort, la filature, à l’autre bout, le temple et le moulin, c’était le vrai village protestant de la Cévenne.

    La filature, avec ses quatre étages, ses quatre verrières en demi-cercle, toute en longueur, massive, était, de loin, la construction la plus imposante de Clerguemort, la seule aussi qui s’élevait sur la rive droite, à l’entrée du pont, avec, bien sûr, quelques baraquettes qui servaient de dépendances et, surtout, la demeure du maître, belle bâtisse bien carrée sur trois étages, qu’on voyait d’abord car elle était la seule crépie en blanc, où filait ses derniers jours le filateur, M. Huguet qu’on appelait lù richo, ou, plus souvent, lù moussu, le monsieur.

    L’arbre de la liberté - Colères en Cévenne



    Quand j’étais petit, je voyais un homme embrasser un arbre. L’homme avait quatre-vingts ans. L’arbre avait soixante ans. Moi, j’avais cinq ans.

    Ce vieillard était l’un de ces artisans autodidactes, féru d’idées nouvelles. Sa religion à lui, c’était la science. Il était bavard, il pouvait, pendant des heures, vous citer aussi bien la Bible que Proudhon.

    Il me disait : « Mon petit, quelle chance tu as d’arriver dans un siècle où la science avance à pas de géant. Bientôt, l’homme sera tellement intelligent, tellement bon, qu’il n’y aura plus de guerre, plus d’armée, plus de frontière, plus de nation. Chacun se régalera de vivre à son aise, avec le métier qu’il aura choisi, le métier qui le passion¬nera. Chacun se cultivera, s’épanouira. L’homme sera enfin un ami pour l’homme… »

    Les soirs d’été, il se rendait à pas lents vers notre petite mairie pour saluer l’arbre de le Liberté. Cet arbre avait été planté en 1871, à la chute de l’Empire, pour célébrer la République nouvelle. Le vieillard avait alors vingt ans. Il avait fait partie de ces garçons et de ces filles qui avaient dansé des rondes folles autour de l’arbuste qu’ils venaient de planter.

    Mais l’arbuste était devenu un arbre magnifique. Le vieux posait sa canne contre le tronc rugueux, de ses bras maigres il enlaçait convulsi¬vement le tronc, il levait les yeux vers le feuillage magnifique, et on entendait qu’il murmurait : « Ah, ma liberta ! » et une grosse larme allait se perdre dans sa barbe blanche.

    Les années ont passé, le vieux est mort, mais l’arbre, lui, a continué à croître, à prospérer. Il est devenu tellement grand, tellement robuste, que ses puissantes racines soulevaient presque la petite mairie. Alors le maire a pris peur : l’élu du peuple a donné l’ordre de scier l’arbre.

    Et l’Arbre de la Liberté est tombé comme un homme, d’une masse.

    Mais sa chute, un instant, a fait trembler la terre.
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